Plantée au beau milieu d’un domaine verdoyant de la campagne genevoise, la maison de maître dans laquelle Antoine Preziuso a pris ses quartiers n’accuse pas le poids de ses deux siècles d’existence. La pierre est toujours belle et l’architecture majestueuse. Haies taillées au cordeau, pelouses rases, vue inspirante sur le Jura, piscine bleu azur… Les lieux sont élégants, indéniablement classiques. Et pourtant, sous ces dehors certes chics mais conventionnels, derrière les murs des anciennes écuries admirablement restaurées, l’originalité et l’indépendance créative sont de rigueur. Électron libre de la Haute Horlogerie, plus soucieux de cultiver sa différence que de marcher au pas, quitte à devoir emprunter quelques chemins de traverse, c’est en véritable excentrique qu’Antoine Preziuso traverse le temps.
Le temps des rêves
Fils d’horloger, baptisé d’un patronyme prédestiné signifiant « précieux », Antoine naît en 1957 à Genève. « Tout môme, j’adorais jouer avec des aiguilles de montre, sourit-il. Maman se piquait sans arrêt les pieds et je me faisais engueuler ! » Sans pitié pour les augustes voûtes plantaires de sa mère, Antoine, lui, se pique au jeu de l’horlogerie, s’amuse avec la mécanique et compose sans le savoir le socle de ses passions. En 1974, Antoine Preziuso intègre tout naturellement l’École d’horlogerie de Genève, d’où il sort en 1978, en pleine crise horlogère, avec les meilleurs résultats de sa promotion.
« L’avenir était vraiment incertain, se souvient-il. Mais j’étais plein de rêves et je ne voulais surtout pas devenir un changeur de piles. » Il opte dès lors plutôt pour un voyage dans le temps en ouvrant un premier atelier de restauration de montres anciennes à Genève. À cette époque, il passe son temps libre à écumer les brocantes et les puces horlogères en compagnie de son ami Franck Muller pour mieux transformer le fruit de leurs trouvailles. « Mes premières montres sont nées comme ça, raconte Antoine Preziuso. Pour créer ma première répétition minutes à quantième perpétuel signée de mon nom en 1991, j’ai utilisé un mouvement que j’avais déniché dans une brocante horlogère et dont personne ne voulait. » Le début d’une épopée horlogère aussi fantasque que fantastique au cours de laquelle Antoine Preziuso ne souffrira aucun renoncement.
L’éloge de la liberté
Ses montres parlent d’elles-mêmes. Parfois monumentales, souvent extravagantes, rarement rondes, en pièces uniques, sur mesure ou en séries très limitées, les créations qui jalonnent l’histoire d’Antoine Preziuso n’obéissent pas aux logiques de collections. Leur point commun ? Le raffinement technique et la recherche stylistique. De la toute première montre de l’horloger à l’impressionnant « Tourbillon des Tourbillons » dévoilé en 2015, le point commun entre tous ces garde-temps repose sans doute uniquement sur la capacité d’innovation de leur créateur. Dès les années 1990, Breguet, Harry Winston ou de Grisogono, notamment, font appel à son talent. Antoine Preziuso sait tout faire, mais il s’illustre particulièrement dans le domaine du tourbillon. La première pièce de sa collection phare The Art of Tourbillon en 2002, le Tourbillon Meteor Gibeon en 2003, le T21 en 2004, le 3Volution Tritourbillon Résonance 3 en 2005, le B-Side Tourbillon et son boîtier réversible en 2007… La liste des tourbillons d’Antoine Preziuso est longue comme un jour sans fin. Un thème quasi obsessionnel, décliné sous toutes ses formes, jusqu’à la plus aboutie et sans doute l’une des plus complexes à ce jour incarnée par le « Tourbillon des Tourbillons » et ses trois tourbillons fonctionnant en résonance sur un même plateau tournant.
Pour relever les défis techniques majeurs de cette pièce, notamment la création d’un triple différentiel planétaire central, il aura fallu pas moins d’une décennie de recherches. Antoine a commencé le travail ; Florian, son fils, l’a achevé. « Nous ne trouvions pas ce qu’il manquait pour connecter les systèmes régulateurs et faire fonctionner la pièce en chronométrie, explique Antoine Preziuso. Après une période difficile, nous avions pris, May et moi, une année sabbatique en Australie quand Florian nous a appelés pour nous annoncer qu’il avait trouvé la solution. J’étais bluffé, nous sommes rentrés à Genève immédiatement ! » Quelque temps plus tard, en 2015, la montre est primée au Grand Prix d’Horlogerie de Genève dans la catégorie Prix de l’Innovation et reçoit également le Prix du Public. Une distinction qui scelle officiellement le travail commun du père et du fils.
Dans la famille Preziuso, je demande…
S’il a toujours évolué en toute indépendance, Antoine Preziuso n’a cependant jamais tout à fait travaillé seul. Chef de clan, il cultive l’amour de la famille. Sa femme, May, n’est jamais bien loin. Sa fille, Laura, crée des bijoux mécaniques autour de ses mouvements d’horlogerie. Quant à Florian, il travaille de concert avec Antoine sur le développement des mouvements et le design des boîtes. Depuis l’unité de production installée à Vernier, dans laquelle Antoine Preziuso fabrique entre 60 et 80 pièces par an, le jeune Preziuso développe également des activités de consulting pour d’autres marques, de la conception à l’assemblage des montres. Un domaine qu’Antoine Preziuso observe avec une distance bienveillante. Du premier étage de son atelier, entre deux voyages au Japon où il rencontre ses fans en véritable star, il préfère regarder les étoiles, savourer le temps de la solitude, rêver et « se faire plaisir ». Il conçoit actuellement avec son fils une montre dame sur le thème de la révolution lunaire. « Forcément, les filles de la famille s’en mêlent aussi ! » racontent Antoine et Florian à l’unisson. À l’œuvre dans les coulisses de l’atelier, les membres de la tribu Preziuso entrent en résonance. Ils n’ont pas dit leur dernier mot.